Guerriers, colombes et serpents…

 

Pourquoi est-ce que je ne dors pas cette nuit ? Trop et trop mal mangé sûrement, mais le fait que je pense à toi à ce moment et si longtemps après est beaucoup plus mystérieux. Ce n’est pas ma mauvaise conscience qui a imposé ton souvenir, c’est avec la plus parfaite sérénité que j’évoque ces heures dont je ne sais plus si elles appartenaient à la toute fin de l’autre siècle ou aux balbutiements de celui ci.

Tu voyageais à pied. Tes pas t’avaient conduit au fin fond de cette vallée cévenole, aux pieds du Mont Aigoual. Il faisait froid comme il sait faire froid en montagne et en décembre. Les gens restaient chez eux, au chaud. Cela avait fait que ton arrivée dans le village par le col du Pas était restée discrète.

Nous, nous étions sorti. Bientôt Noël, et ce samedi était jour de fête à la chapelle méthodiste. La fête était déjà commencée quand tu es arrivé. En tant que pasteur je présidais ces moments particuliers et c’est donc moi qui le premier t’ai vu entrer. Tu t’es assis au dernier rang juste à coté de la porte. Nous étions une petite quarantaine, et très vite tout le monde fut conscient de ta présence. D’autant plus que tu ne restais pas en place. Tu te levais sortais puis quelques instants après tu revenais t’asseoir.

Tu n’as sûrement pas compris grand-chose de la saynète que les enfants ont joué. Notre langue n’était pas ta langue. Toi tu étais un espagnol de passage tu ne comprenais pas le français.

Cette bluette sondait les états d’âme d’un ado entraîné par de mauvaises fréquentations à fumer en cachette. Il cachait le paquet du scandale sous le matelas de son lit. Il y avait donc sur la scène un lit de camp recouvert d’un matelas et un paquet de Marlboro même pas ouvert…

L’après midi se termina gentiment, dans la chaleur des poêles surchauffés et dans la douce euphorie d’un temps de paix, de sérénité : « paix aux hommes de bonne volonté… » et nous étions de bonne volonté…

Une collation fut servie. Tu avais faim, très faim, mais il y avait beaucoup. Fabienne qui connaissait ta langue te parla, tu lui dis ton histoire.

Tu étais donc allé en Italie pour gagner quatre sous à tailler les vignes d’Asti, de Chianti ou d’ailleurs. On t’avait volé tes papiers et ton argent et tu rentrais dans ton Estrémadure à marche forcée et en vivant de la charité des hommes. Tu avais mal aux dents, et tu devais voir ton dentiste très vite. Étrange détail, étrange histoire d’ailleurs.

Mais nous voulions aimer, et nous n’avons pas soupçonné le mal. Nous voulions être hospitaliers, et nous nous sommes concertés : qui pouvait t’héberger ce soir ?

La vieille résistante, ancienne des FFI, avait tout compris mais elle n’a rien dit. Simplement elle nous a vivement conseillé de ne pas te prendre chez nous. Nous l’avons écouté, mais nous ne pouvions pas t’abandonner au froid et à la nuit.

Les poêles n’ont pas été éteints. Nous avons laissé les gâteaux sur la table, tu avais pour consigne de les finir. Nous avons ouvert la salle annexe, tu y as installé le lit de camp et le matelas.

Le lendemain matin de bonne heure, j’avais mauvaise conscience et sous prétexte de refaire le plein de mazout, je suis venu voir ou tu en étais. Tu allais bien, tu avais mangé, dormi, tu n’avais pas eu froid. C’est en tous cas ce que tes gestes m’ont laissé supposer.

Juste, tu avais une demande à faire : le paquet de cigarette, le paquet neuf pouvais-tu l’ouvrir et en prendre une ou deux ? Je t’ai bien sur donné tout le paquet, tu m’as chaleureusement remercié.

A l’heure du culte, tu étais déjà parti, tu avais tout rangé, tout plié. Fabienne avait amené pour rien un Nouveau Testament en espagnol.

Qui que l’on soit et comment que l’on s’y prenne, on ne traverse pas les Cévennes au travers de cols escarpés quand on va d’Italie en Espagne… Cette histoire était cousue de fil blanc. En fait tu te cachais et sûrement tu fuyais.

Tu faisais la guerre.

Tu n’étais pas ouvrier agricole et très vraisemblablement tu étais armé. Tu étais un étarra *, comme il y en a eu quelques uns dans le Gard et les Cévennes à cette époque.

Cette hospitalité que nous n’avons pas voulu t’offrir, ne t’a pas manqué. La chapelle avait une sortie de secours par derrière et la salle annexe n’ayant pas de fenêtre personne n’a vu ta lumière ni eu conscience de ta présence. Le froid même était ton allié, les gendarmes ne sortaient pas beaucoup eux aussi.

La vieille guerrière avait tout compris, grâce à elle nous avons été prudents comme des serpents, comme la Parole nous y invite. Elle est morte maintenant, mais toi tu peux être heureux et reconnaissant, elle ne t’a pas dénoncé. Noël oblige ?

Vis-tu encore ? Vu du petit bout de ma lorgnette, ta guerre était une sale guerre (comme si il y en avait de propres…). Mais je suis convaincu d’avoir rencontré ce jour là un homme de qualité, un homme courageux et honnête. Il fallait du courage pour s’engager dans une aventure pareille, fut-elle dévoyée. Il fallait de l’honnêteté pour attendre et demander le paquet de Marlboro.

 

Jean-Marc Donnat

Etarra : Membre du mouvement sécessionniste basque ETA. Ce mouvement terroriste ultra violent à occasionné des centaines de morts en Espagne. La France était sa base arrière.
Les département du Gard leur était familier, on a retrouvé dans la garrigue des environs de Nîmes plusieurs caches d’armes, les Cévennes ont servi de refuge.

Une cousine d’Huguette (ma femme) vivant à Vauvert a été prise en otage lors du cambriolage de l’atelier extrêmement sécurisé que tenait son mari et qui produisait des armes de poing spéciales. Il a été prouvé que ce hold-up était le fait d’un commando de l’ETA.

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