La farine, les mains d’une femme…

Dimanche 31 Mars 2019

La farine, les mains d’une femme…


« A te voir ainsi je retrouve mon âme enfantine
Rien n’est plus pur que les mains d’une femme dans la farine
C’est comme si tu étais ma mère en même temps que ma gamine
Rien n’est plus beau que les mains d’une femme dans la farine
Rien n’est plus beau que les mains d’une femme dans la farine. »

Je cite ici les derniers vers de la chanson que je n’ai pas pu écouter hier matin, pendant que je préparais ce message. D’habitude Huguette aime bien Claude Nougaro, mais cette chanson de 1966 lui est complètement insupportable. Il a fallu que j’arrête…

Quand j’entends cette chanson j’imagine un poète fauché écrivant ses mots enchantés sur le coin d’une table en formica alors qu’un peu plus loin, sa femme, son amie, prépare une pâtisserie. Dans un coin de la pièce, Cécile sa fille encore bébé, dort paisiblement. Il est ému par cet humble et banal spectacle. Lui remontent au cœur toutes les émotions de son amour pour cette femme, elle est belle jusqu’au bout de ses doigts, elle est belle jusque dans ses œuvres les plus ordinaires. En fait il voit son cœur qu’elle lui offre encore une fois dans l’écrin douillet… d’une tarte aux pommes.

D’autres ne voient pas cela. Je me retiens de citer des noms et je vous demande de ne pas suivre mon regard. Il n’y aurait là que de la pommade passée sur l’âme meurtrie d’une bonne moitié de l’humanité vivant sous le joug de l’autre moitié insensible, dominatrice et paresseuse. L’exaltation d’une société patriarcale et paternaliste. Travail, Famille, Patrie.

Inutile de se lancer dans la polémique. Les mêmes chose peuvent être vues différemment selon les personnes. Bien que très courants et très banals ces moments peuvent devenir du fait de ce hiatus très ambigus.

C’est le cas de la parabole que je vous propose de lire maintenant. Une parabole iconoclaste. Une parabole qui présente les mains d’une femme dans la farine…

Matthieu 13 : 33

Il leur raconta une autre parabole: Le royaume des cieux ressemble à du levain qu’une femme a pris pour le mélanger à une vingtaine de kilogrammes de farine. Et à la fin, toute la pâte a levé.

La Bible Parole de Dieu, a éprouvé le besoin de nous présenter ce spectacle une seconde fois :

Luc 13 :20-21

Puis il ajouta: A quoi comparerai-je encore le royaume de Dieu? Il ressemble à du levain qu’une femme a pris pour le mélanger à une vingtaine de kilogrammes de farine. Et à la fin, toute la pâte a levé.

Comme vous pouvez le supposer au travers de ce que je viens de dire, il y a deux façon radicalement différentes de comprendre cette parabole.

Certains docteurs es christianisme, adeptes d’un ordre rigoureux et d’un classement immuable des êtres et des choses se sont focalisés sur la notion de levain. Le levain partout ailleurs dans la Bible est une substance qui symbolise le mal et son œuvre destructrice dans le cœur de l’homme. Le levain est interdit pour les offrandes à Dieu, il ne semble que toléré la plupart du temps. On doit s’en méfier, il serait mieux de ne consommer que du pain azyme.

Forts de cette généralité ils considèrent qu’une « malveillante » aurait subrepticement mélangé du levain avec la bonne farine et que l’ensemble en aurait été altéré. L’ensemble, excusez du peu, c’est le royaume de Dieu.

Un peu l’histoire de l’ivraie qui pousse au milieu de la moisson et contrarie sa croissance. La différence implicite qui rend cette interprétation extrêmement douteuse, c’est qu’une fois le levain versé et mélangé il n’y a plus moyen de faire le tri. Aucune moisson ne permettra plus de séparer le levain de la bonne farine.

C’est… cuit.

Cette interprétation très minoritaire est toutefois celle de René Pache dans le « nouveau » dictionnaire biblique. Je préfère l’autre compréhension celle qui non seulement est adoptée par la majorité des commentateurs mais qui est de plus très intuitive et ne suppose pas d’être un as de la théologie pour la développer.

Le levain c’est ici et de façon « irrégulière » cette substance versée sur douze apôtres et cent vingt hommes et femmes réunis en ce jour de pentecôte, c’est tout ce qui reste des trois ans et demi de ministère de Jésus-Christ. La tragédie de Pâques est passé par là et il n’y a plus qu’eux. Mais le soir ils seront trois mille, dans les jours qui suivent Cinq mille personnes se rajouteront à eux et bientôt ils seront des dizaines de milliers, des centaines de milliers, des millions, des milliards peut-être. Oui, un peu de levain a fait lever la pâte.

Cette compréhension de la parabole ne vous surprends pas. C’est en fait celle qui vous est venue naturellement à l’esprit, celle qui est directe, intuitive. C’est celle que je veux retenir maintenant, celle que je veux développer. C’est un peu compliqué de développer cette parabole car elle contrevient à un stéréotype de la foi chrétienne. J’ai dit dans mon introduction qu’elle était « iconoclaste », qu’est-ce que j’entends par là ?

Iconoclaste : Celui qui condamne, proscrit ou détruit les images saintes, la représentation des personnes divines, des saints…

Des « protestants » furent iconoclastes quand en 1566 ils envahirent des cathédrales catholiques et brisèrent statues et ornements.

En quoi cette parabole est elle iconoclaste ?…

Nous sommes incités par Jésus lui même à identifier les éléments et personnages des paraboles à des éléments et personnages du royaume de Dieu. Au sujet de la parabole de l’ivraie il dit dans ce même chapitre de Matthieu 13 (verset 37) :

« Celui qui sème la bonne semence, c’est le fils de l’homme… »

Identifier les éléments, expliciter la métaphore, préciser les similitudes. C’est notre travail quand nous sondons une parabole. Cela demande précautions, sagesse, prière, illumination de l’Esprit.

La première chose à relever, c’est le cadre général, de quoi nous parle l’ensemble de cette parabole ? Il s’agit du royaume de Dieu  «  Le royaume de Dieu est semblable… » , notre interprétation devra se cantonner à ce royaume, à ses éléments, ses constituants.

Alors commençons par le levain puisque nous l’avons évoqué comme une clé de la compréhension de cette parabole. Le levain c’est donc l’action de Dieu, ce qu’il fait vers son royaume.

Il y a ensuite la farine, qui représente l’ensemble des sujets de ce royaume. Une grande quantité de farine, environ vingt kilos ce n’est pas rien. La farine c’est une poudre blanche et fine, une poudre inerte. Même mélangée à de l’eau, cela ne fait qu’un truc gluant et mort.

Si l’on rajoute du levain cette pâte plate va se mettre à bouger, elle va gonfler, prendre du volume. Le miracle d’une croissance, d’un développement. Le royaume de Dieu c’est donc quelque chose qui de façon mystérieuse prends de l’ampleur. C’est ce que l’histoire a montré dans l’Église, c’est ce que votre histoire montre dans votre vie. Au début le royaume de Dieu en vous c’est une petite chose. Elle gonfle et finit par prendre toute la place.

Remarquons que le sens de cette parabole est très proche de celle qui la précède immédiatement dans nos textes : la parabole de la graine de sénevé, de moutarde, qui toute petite quand elle est semée pousse et devient un grand arbre. La encore une croissance extraordinaire et inattendue. Nous reviendrons très bientôt sur ce parallèle.

Reste un dernier « élément » à expliciter, un dernier protagoniste à présenter. Cette femme qui a les mains dans la farine, cette femme par qui tout arrive puisque c’est elle qui place le levain dans la pâte, de qui nous parle t-elle ? Qui nous montre t-elle ?

Dieu.

Dans cette parabole Dieu a pris les traits d’une femme. Qu’elle soit jeune ou vieille, qu’elle soit blanche ou noire ne change rien à l’affaire. L’image du vieillard bienveillant assis sur son nuage a du plomb dans l’aile. Iconoclaste vous disais-je…

Vais-je trop loin ou vais-je nulle part ce qui en fait revient au même ?

Je ne crois pas.

Nous avons donc une paire de paraboles qui nous parlent de la même chose, de la croissance miraculeuse du royaume. Ces deux paraboles se répondent, se complètent. Elles sont placées en vis à vis comme l’homme et la femme. Dans l’une Dieu est un homme jardinier, dans l’autre il est une femme boulangère. Il semble que la plénitude soit au prix de ce face à face :

« 31 Jésus leur raconta une autre parabole: Le royaume des cieux ressemble à une graine de moutarde qu’un homme a prise pour la semer dans son champ. 32 C’est la plus petite de toutes les semences; mais quand elle a poussé, elle dépasse les autres plantes du potager et devient un arbuste, si bien que les oiseaux du ciel viennent nicher dans ses branches.

33 Il leur raconta une autre parabole: Le royaume des cieux ressemble à du levain qu’une femme a pris pour le mélanger à une vingtaine de kilogrammes de farine. Et à la fin, toute la pâte a levé. »


C’est ainsi que se présente l’enseignement dans son intégralité, dans son intégrité. Et ce n’est pas un cas unique de paraboles se répondant l’une à l’autre en disant et complétant la même chose.

Luc 15 : 4-10

«  4 Si l’un de vous possède cent brebis, et que l’une d’elles vienne à se perdre, n’abandonnera-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres au pâturage pour aller à la recherche de celle qui est perdue jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée?

Et quand il l’a retrouvée, avec quelle joie il la charge sur ses épaules pour la ramener ! Aussitôt rentré chez lui, il appelle ses amis et ses voisins et leur dit: «Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé ma brebis qui était perdue.»

Je vous assure qu’il en est de même au ciel: il y aura plus de joie pour un seul pécheur qui change profondément, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de changer.

Ou bien, supposez qu’une femme ait dix pièces d’argent et qu’elle en perde une, ne s’empressera-t-elle pas d’allumer une lampe, de balayer sa maison et de chercher soigneusement dans tous les recoins jusqu’à ce qu’elle ait retrouvé sa pièce? Et quand elle l’a trouvée, elle rassemble ses amies et ses voisines et leur dit: «Réjouissez-vous avec moi, j’ai retrouvé la pièce que j’avais perdue.» 10 De même, je vous le déclare, il y a de la joie parmi les anges de Dieu pour un seul pécheur qui change. »

Un jardinier qui sème une boulangère qui pétrit. Un berger qui perd sa brebis, une ménagère qui perd sa pièce. Un homme et une femme, un homme et une femme pour nous parler de Dieu, un homme et une femme pour nous montrer Dieu.

Qu’une femme soit utilisée pour participer à l’image que nous nous faisons de Dieu est iconoclaste au sens ou cela brise une image traditionnelle de Dieu que nous avons en nous. Cela peut même choquer. Si vous en êtes choqués, je vous rappelle que cela ne vient pas de moi, c’est la Parole de Dieu qui nous présente cette image au moins deux fois.

C’est bien beau de faire des remarques, de constater cette présentation particulière de Dieu, mais cela peut-il avoir un effet, un impact, sur notre foi, sur la vie qui découle de notre foi ? En quoi cette observation peut-elle être pratiquement utile ?

Pour comprendre, l’usage d’images, de similitudes nous est nécessaire, nous avons besoin de nous représenter les choses invisibles pour les appréhender. Le fait de les rendre visibles les mets à portée de notre raison. Nous pouvons alors les porter en nous. Jésus reconnaît cette nécessité et la maîtrise parfaitement, son usage intensif des paraboles le prouve.

Mais gardons à l’esprit que toute image est réductrice de la vérité. Quand la chose présentée est trop grande pour nous,s une seule image ne suffit pas, il en faut plusieurs. D’où cette redondance, cet emploi de plusieurs paraboles ayant le même sens général. Elles nous donnent des images différentes de la même chose afin que notre compréhension soit meilleure plus profonde plus intense.

Cela est particulièrement vrai quand il s’agit de Dieu. Nous disons avec la Parole « Dieu le Père… ». Je reprendrais ici une formule chère à Charles Nicolas : Dieu est cela, mais il n’est pas que cela. Dieu est aussi ce jardinier qui sème, cette boulangère qui pétrit sa pâte, ce berger qui cherche sa brebis, cette ménagère qui cherche ses sous. Dieu est tout cela et bien plus que cela.

Jusque là il me semble que nous pouvons facilement être d’accord. Mais il y a plus. Aucune image ne rend justice à ce qu’est Dieu réellement, et même toutes les images que nous pouvons cumuler dans un album sont insuffisantes, Dieu est encore plus grand, son entière réalité nous échappe encore.

Il nous faut donc pour progresser dans la connaissance encore et encore de nouvelles images, de nouvelles similitudes, de nouvelles représentations et ces images seront donc différentes, toujours différentes c’est à dire qu’elles bousculeront nos habitudes, elles nous choqueront. Tant que nous ne sommes pas arrivés, il nous faut accepter d’être bousculés sinon cela signifie que nous n’avançons plus.

Mieux connaître Dieu c’est s’en faire de plus en plus d’image complémentaires.

Arrivés à ce point, il me faut retirer un mot que j’ai un peu trop mis en avant depuis le début de cette réflexion, ce mot était nécessaire pour développer notre raisonnement mais il n’était que provisoire, il ne peut demeurer. Ce mot c’est « iconoclaste ».

Si elles sont basées sur la Parole de Dieu si elles sont inspirées par l’Esprit, les images que nous nous faisons de Dieu ne peuvent pas s’opposer l’une à l’autre. Elles sont différentes mais elles ne s’opposent pas, elles se cumulent. Nous pourrions redouter que le flou et le trouble s’installent mais non en fait au bout du compte c’est la netteté, la vérité qui sont au rendez-vous.

De notre album d’images de Dieu nous pouvons dire : Dieu est cela, mais Dieu n’est pas que cela, Dieu est tout cela et il est bien plus que cela.

Au moment de terminer, que nous reste t-il ? Une image.

Une femme, peut-être vieille et noire, est en train de pétrir une masse de farine, elle y a rajouté du levain et la pâte lève, elle gonfle. Elle remplit l’espace de Saint Jean de Valériscle parce que le royaume de Dieu est ici aussi.

Que notre foi puisse aller jusque là !

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :