Le monologue de Sara

Saint Jean le 30 juillet 2017

Le monologue de Sara

Dans la Bible, dans la Genèse, les récits qui nous sont faits s’entremêlent, plusieurs histoires sont racontées de front et il faut mémoire et attention pour arriver à suivre…

Aujourd’hui pour constituer notre méditation, je vous propose « d’extraire » de trois chapitres même pas consécutifs ce qui concerne la naissance d’Isaac.

Ce qui est étonnant ce faisant, c’est qu’un mot, un petit mot courant mais un peu incongru dans ces circonstances va vous sauter à la figure, alors qu’il serait sûrement passé inaperçu dans une lecture linéaire…

Lectures

Genèse 17

Dieu [dit]Pour moi, voici quelle est mon alliance avec toi: Tu deviendras le père d’une multitude de peuples.Désormais ton nom ne sera plus Abram (Père éminent), mais Abraham, car je ferai de toi le père d’une multitude de peuples. Je multiplierai à l’extrême le nombre de tes descendants et je te donnerai d’être à l’origine de divers peuples; des rois même seront issus de toi.

15 Dieu dit encore à Abraham: Pour ce qui concerne ta femme Saraï, tu ne l’appelleras plus Saraï (Ma princesse), désormais son nom est Sara (Princesse).16 Je la bénirai et je t’accorderai par elle un fils; je la bénirai et elle deviendra l’ancêtre de plusieurs peuples; des rois de divers peuples sortiront d’elle.

17 Alors Abraham se prosterna de nouveau la face contre terre, et il se mit à rire en se disant intérieurement: Eh quoi! un homme centenaire peut-il encore avoir un enfant? Et Sara, une femme de quatre-vingt-dix ans, peut-elle donner naissance à un enfant? 18 Et il dit à Dieu: Tout ce que je demande c’est qu’Ismaël vive et que tu prennes soin de lui.

19 Dieu reprit: Mais non! c’est Sara, ta femme, qui te donnera un fils. Tu l’appelleras Isaac (Il rit) et j’établirai mon alliance avec lui, pour toujours, et avec sa descendance après lui. 20 En ce qui concerne Ismaël, j’ai entendu ta prière en sa faveur. Oui, je le bénirai. Je lui donnerai de nombreux descendants: je le multiplierai à l’extrême. Douze princes seront issus de lui et je ferai de lui l’ancêtre d’un grand peuple. 21 Mais mon alliance, c’est avec Isaac que je l’établirai, le fils que Sara te donnera l’année prochaine à cette époque.

Genèse 18

1 L’Eternel apparut à Abraham près des chênes de Mamré. Abraham était assis à l’entrée de sa tente. C’était l’heure de la forte chaleur. Il regarda et aperçut soudain trois hommes qui se tenaient à quelque distance de lui. Dès qu’il les vit, il courut à leur rencontre depuis l’entrée de sa tente et se prosterna jusqu’à terre.

– Mes seigneurs, leur dit-il, faites-moi la faveur de ne pas passer près de chez votre serviteur sans vous arrêter! Permettez-moi d’aller chercher un peu d’eau pour que vous vous laviez les pieds, puis vous vous reposerez là sous cet arbre.Je vous apporterai un morceau de pain et vous reprendrez des forces avant de poursuivre votre chemin puisque vous êtes passés si près de chez votre serviteur.

Ils répondirent: Très bien, fais comme tu as dit!

Abraham se dépêcha d’entrer dans sa tente et de dire à Sara: Pétris vite trois mesures de fleur de farine, et fais-en des galettes.

Puis il courut au troupeau et choisit un veau gras à la chair bien tendre, il l’amena à un serviteur qui se hâta de l’apprêter. Il prit du fromage et du lait avec la viande qu’il avait fait apprêter, et les apporta aux trois hommes. Abraham se tint auprès d’eux sous l’arbre pendant qu’ils mangeaient.

Ils lui demandèrent alors: Où est Sara, ta femme?

– Elle est là dans la tente, leur répondit-il.

10 Puis l’un d’eux lui dit: L’an prochain, à la même époque, je ne manquerai pas de revenir chez toi, et ta femme Sara aura un fils.

Derrière lui, à l’entrée de la tente, Sara entendit ces paroles. 11 Or, Abraham et Sara étaient tous deux très âgés et Sara avait dépassé l’âge d’avoir des enfants.12 Alors Sara rit en elle-même en se disant: Maintenant, vieille comme je suis, aurais-je encore du plaisir? Mon mari aussi est un vieillard.

13 Alors l’Eternel dit à Abraham: Pourquoi donc Sara a-t-elle ri en se disant: «Peut-il être vrai que j’aurai un enfant, âgée comme je suis?» 14 Y a-t-il quoi que ce soit de trop extraordinaire pour l’Eternel? L’an prochain, à l’époque où je repasserai chez toi, Sara aura un fils.

15 Saisie de crainte, Sara mentit: Je n’ai pas ri, dit-elle.

– Si! tu as bel et bien ri, répliqua l’Eternel.

16 Puis ces hommes se remirent en route en prenant la direction de Sodome. Abraham les accompagna pour prendre congé d’eux.

Genèse 21

 1 L’Eternel intervint en faveur de Sara comme il l’avait annoncé et il accomplit pour elle ce qu’il avait promis. Elle devint enceinte et, au temps promis par Dieu, elle donna un fils à Abraham, bien que celui-ci fût très âgé. Il appela ce fils qui lui était né de Sara: Isaac (Il a ri). Il le circoncit à l’âge de huit jours, comme Dieu le lui avait ordonné.

Abraham avait cent ans au moment de la naissance d’Isaac. Sara dit alors: Dieu m’a donné une occasion de rire, et tous ceux qui l’apprendront riront à mon sujet.Elle ajouta: Qui aurait dit à Abraham qu’un jour Sara allaiterait des enfants? Et cependant, je lui ai donné un fils dans sa vieillesse.

L’enfant grandit et Sara cessa de l’allaiter. Le jour où l’on sevra Isaac, Abraham fit un grand festin.

Sara vit rire le fils qu’Agar l’Egyptienne avait donné à Abraham. 10 Alors elle dit à Abraham: Chasse cette esclave et son fils, car le fils de cette esclave ne partagera pas l’héritage avec mon fils Isaac.

11 Cette parole affligea beaucoup Abraham, à cause de son fils. 12 Mais Dieu lui dit: Ne t’afflige pas à cause du garçon et de ta servante. Accorde à Sara tout ce qu’elle te demandera. Car c’est par Isaac que te sera suscitée une descendance.13 Néanmoins, je ferai aussi du fils de l’esclave l’ancêtre d’un peuple, car lui aussi est issu de toi.

Jusqu’ici la Parole de Dieu.

Bonjour,

Je m’appelle Sara et mon mari c’est Abraham. Il en est en tous cas ainsi depuis quelques jours. Avant Je m’appelais Saraï et lui c’était déjà mon mari et son nom c’était Abram.

Aujourd’hui je suis une vieille femme, mais j’ai été jeune et très belle. Oh oui j’étais belle ! Tous les hommes se retournaient sur moi, me regardaient, me convoitaient. Non seulement belle mais aussi dotée d’une personnalité séduisante, ouverte. J’ai été la complice de mon mari tout le temps de notre si longue vie commune. Nous avons beaucoup ri ensemble…

Souvent les femmes pensent que la beauté est une bénédiction. Qu’elle est la forme de puissance, de domination que la nature leur a donné. Les femmes qui n’ont pas cette beauté s’imaginent que si elles l’avaient les hommes seraient à leur genoux. Ce n’est pas aux genoux d’une belle femme que les hommes s’imaginent. En fait, c’est dans leur lit qu’ils se voient.

C’est la que commence la malédiction, la fatalité d’être belle. Ce désir, ce désir dont ma beauté fut la source a été source du trouble pour nous, origine de situations scabreuses qui ont confiné au tordu.

Même les rois sont sujets à des tensions dans leur bas ventre quand ils voient une belle femme. Surtout les rois. Et comme ils sont tout puissant, que leur ego leur fait regarder les autres comme des pions, cette tension leur tient lieu de sentiment. Deux fois j’ai été prise pour une autre, pour la sœur d’Abraham, deux fois j’ai failli lui être enlevée pour devenir objet d’ornement et de fierté, pour devenir femme de roi.

Il faut dire qu’Abraham a toujours été un homme très prudent. Mais il y a des moments ou la prudence ressemble à de la dissimulation et confine à la lâcheté.

Tout cela c’est du passé. Je suis vieille aujourd’hui, ma beauté relève des seuls souvenirs, autant dire qu’elle s’est noyée dans le temps. Ma peau s’est détendue et plissée et je suis tout entière couverte de rides profondes. Mes seins se sont aplatis et affaissés, mes cheveux n’ont plus de couleur, leur texture a changé ils sont devenus filasse. Ma voix chevrote, mes mains tremblent. Il y a belle lurette que les mois succédant aux mois, le temps s’écoule sans que rien d’autre ne s’écoule.

J’ai quatre vingt dix ans.

J’ai quatre vingt dix ans et Abraham en a cent. Autant dire que tout ce que je viens de vous raconter n’a plus aucun sens. Le désir n’a plus de raison de surgir et mécaniquement les choses sont impossibles, soumises à la sécheresse de nos deux corps. Quoique Abraham semble encore vigoureux pour son âge.

La bénédiction de la beauté cachait donc une malédiction, mais il y a une autre vraie et profonde malédiction qui a protégé et fait durer ma beauté. Mon ventre est resté plat. Il n’a jamais été déformé, distendu par les grossesses. Malgré le désir, malgré tout l’amour de mon mari, je n’ai jamais eu d’enfant.

Dieu, Dieu le dieu qui m’a faite, m’a faite stérile.

Depuis le temps que cela dure, j’aurais du m’y habituer, en prendre mon parti, l’assumer. Mais si moi je suis encline à regarder ailleurs, à ne pas y penser, les autres, ceux qui m’entourent, ceux qui me rencontrent, ceux que je croise me ramènent sans cesse devant cette réalité. Et c’est leur regard sur moi qui pèse sans cesse et qui finit par m’écraser.

Il ne devait pas en être ainsi.

Dieu à fait d’Abraham un homme qui, sans le titre, a rang de roi. Il a fait de lui le père d’une nation, d’une multitude. Et cela ne peut passer que par moi.

Et nous voici vieux et sans enfants. Il y a quelques années j’ai cru pouvoir sortir de cette impasse. J’ai utilisé les services d’une mère porteuse. Ma servante a porté un enfant d’Abraham, elle a accouché et cet enfant est né sur mes genoux.

Un enfant ! Quasi mon enfant…

Un fils pour Abraham. Ismaël. J’ai compris trop tard que cet enfant resterait à tout jamais le fils d’Agar la servante égyptienne. Cette femme m’était dévouée, mais son regard a changé elle me regarde avec mépris maintenant. Le regard… le regard des autres, leur regard sur ma stérilité. Ces regards sont une condamnation, une condamnation perpétuellement recommencée, mais le pire c’est la pitié : « pauvre femme, elle est stérile ». Je ne veux pas de votre pitié et je rejette votre condamnation :

« Je suis vieille et sèche. Foutez moi la paix ! »

Ce matin, trois hommes sont arrivés.

Ils se sont présentés au milieu de nos tentes plantées dans la plaine aride ou nos immenses troupeaux trouvent leur pitance.

Abraham a reconnu en eux des messagers de Dieu. Il m’a demandé pour eux un festin. Je l’ai préparé.

Ils mangent maintenant et je suis là si ce n’est pour les servir, en tous cas pour veiller à ce que tout se passe bien, et cela tombe bien parce que je suis un peu curieuse et mine de rien, je tends l’oreille pour entendre ce qui se dit.

« L’an prochain à la même époque, je ne manquerai pas de revenir chez toi et ta femme Sara aura un fils… »

Haha !…

Un fils, un enfant, un bébé… Moi sur le coup je n’ai pas vu cette petite chair si tendre, si neuve, si douce. Ce que j’ai vu dans mon âme c’est juste l’image grotesque de deux vieillards en train de copuler. Et toute mon âme en a été secouée d’un rire nerveux.

Je n’ai rien laissé paraître, enfin j’ai cru ne rien laisser paraître. Mais les yeux sont les fenêtres de l’âme et cet homme a su voir dans mon regard, le rire, le rire silencieux, le rire incrédule, le rire expression de mon refus de ce grotesque…

Confuse je finis par parler, par mentir :

« – Je n’ai pas ri… »

« – Si ! Tu as bel et bien ri… »

{ Intermède musical }

Depuis ce jour que je vous racontais il n’y a guère, le temps a passé, les années ont passé.

Et depuis ce jour le rire, cette chose naturelle mais incontrôlable m’a accompagné. Ce rire signe de mon incrédulité a quitté mon âme pour envahir la votre. Et ce rire est devenu votre réponse à mon nouveau statut de mère.

Oh vous êtes polis, bien élevés, vous ne laissez rien paraître mais votre rire je le vois dans vos yeux ces fenêtres de vos âmes…

Vous riez, vous riez de moi.

Ce rire, qui n’est pas une expression de joie mais de moquerie ce rire qui depuis ce jour me poursuit.

Au début, ce fut difficile. Abraham a parfois de drôles d’idées, il a placé ce rire, mon rire devant moi et pour toutes les années qui me restaient à vivre, sur l’ordre de Dieu, il est vrai, il a appelé ce fils, ce miracle, « Isaac » ce qui signifie « il a ri ». Abraham a ri, mais moi aussi j’ai ri. Ce rire est maintenant gravé dans le nom de mon fils. J’ai ri, c’est sur. Je n’oublierai pas.

Mais le plus dur cela a été un autre rire, le rire d’un enfant, le rire d’un ado. Celui qui aurait du l’être mais qui n’a jamais été mon fils, qui est resté le fils de la servante bien qu’il soit le fils d’Abraham. De quoi riait au juste Ismaël ? Je n’en sais rien, mais ce rire le jour du sevrage de mon fils m’a été odieux. Et moi aussi je sais être odieuse et je l’ai été : j’ai fait chasser Ismaël par son père.

Mais les rires ont continué, vos rires ont continué.

Vous riiez de la si vieille maman à la face édentée et à la peau parcheminée.

Vous riiez du décalage. Selon les apparences, je devrais être son arrière grand-mère et en fait je suis sa mère.

J’étais déjà très vieille lors de la naissance d’Isaac et aujourd’hui qu’il a 37 ans, je le suis encore plus.

Le temps que Dieu m’a donné de jouir de ce fils, de mon fils, de mon unique, est finalement bien long. Ce dont j’avais peur n’est pas advenu. Je n’ai pas été qu’un petit peu maman, je l’ai été 37 ans et c’est beaucoup même si cela aurait pu être plus.

Le temps a passé, mais les rires sont restés. Les vôtres, mais aussi ceux d’Abraham, d’Isaac et peut-être même celui d’Ismaël.

Mon rire aussi est resté, mais parce qu’il a changé de nature, je comprends que je me suis trompée, que j’ai été pendant beaucoup trop longtemps celle qui rit jaune, celle dont le rire est beaucoup trop acide pour être honnête. Parce que j’ai été celle qui se moque d’elle même, j’ai cru être devenue celle dont on se moque.

Mon rire n’était pas loin du dépit et Dieu, l’Éternel, l’avait bien compris qui me l’a reproché, alors qu ‘il avait accepté celui d’Abraham.

Mon rire était amer, de l’amertume du temps perdu et des humiliation cumulées. Celui d’Abraham était uniquement de joie de bénédiction enfin vécue, de délivrance de l’injustice.

Parce que j’ai enfin compris cela, parce que j’ai enfin compris que votre rire a vous n’était pas moquerie mais empathie, sympathie même, je peux me laisser aller, je peux rire simplement maintenant du bonheur vécu. Du bonheur donné.

Dieu m’a donné un Fils, Dieu m’a donné le bonheur, Dieu m’a donné la paix. Je regrette juste d’avoir résisté à cette paix, d’avoir résisté au bonheur, je regrette juste que mon rire ait fermé mon cœur.

Sur ce plan, ne cherchez surtout pas à me ressembler.

Il est étrange de parler de rire et de paix à cette heure qui est ma dernière. J’ai 127 ans et je m’en vais par le chemin de toute la terre, je meurs.

parce qu’ils m’aiment profondément, les rires d’Abraham et d’Isaac vont cesser. C’est dans les larmes qu’ils vont déposer mon corps au fond d’une caverne.

– Oh mon Dieu garde les ! Bénis les encore ! Délivre les de ce chagrin comme tu m’as délivrée de la malédiction, de la malédiction de moi-même…

Genèse23:1 Sara vécut cent vingt-sept ans. Elle mourut à Qiryath-Arba, c’est-à-dire Hébron, dans le pays de Canaan. Abraham célébra ses funérailles et la pleura.

Genèse 24 :67 … Isaac conduisit Rébecca dans la tente de Sara, sa mère; il la prit pour femme et il l’aima. C’est ainsi qu’il fut consolé de la mort de sa mère.

Amen !

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