Qui le fera ?…

Saint-Jean le 04 Mars 2018

Qui le fera ?…

Je voudrais évoquer avec vous ce matin deux personnages de la Bible qui se sont associés dans une triste occasion pour effectuer le « sale boulot » (j’utilise ici cette expression dans son sens normal, direct… propre).

Faisons les présentations :

D’abord Joseph.

Luc 23:50

« Il y avait un homme appelé Joseph, un membre du conseil des juifs, c’était un homme bon et droit… Il venait d’Arimathée en Judée et attendait le royaume de Dieu. »

Son associé ensuite.

Jean 3:1

« Il y avait un homme qui s’appelait Nicodème ; membre du parti des pharisiens, c’était un chef des juifs…. »

Voilà notre équipe constituée, Joseph et Nicodème. Remarquons que ce matin nous sommes en bonne compagnie, nous aurions pu tomber plus mal. Ce sont tous les deux des notables, des puissants, membres du parti au pouvoir, ils font tous deux parti du Sanhédrin, le grand conseil qui à cette époque « règle » la vie des juifs. Pour utiliser une image un peu limite, on pourrait les comparer à des députés de La République En Marche…

Si ils sont associés ces deux aujourd’hui, c’est que la journée a été longue, sinistre, terrible ; pleine d’événements à la fois tragiques et extraordinaires sans que ce mot ait quoi que ce soit d’exaltant.

Une journée qui suit une nuit blanche est toujours difficile, mais la, il leur a fallu dès l’aube assister impuissants à une trahison. Celle qui a conduit Jésus sur la croix. Jésus, pour eux c’était quelqu’un, le Messie… Et voilà qu’il faut le condamner à mort, et eux ils ne peuvent rien dire car c’est en secret qu’ils l’aiment.

Jésus condamné… Jésus crucifié… Tout ces événements bizarres : La nuit au milieu du jour… Le voile du temple déchiré… Ces gens que l’on savait morts et qui pourtant déambulent dans les rues de Jérusalem…

Quelle journée ! Quelle longue journée pleine du malaise le plus total avec, le soir venant, le doute. Au sentiment détestable que ressentent ceux qui ont manqué de courage et qui le savent s’ajoute maintenant le trouble laissé par des convictions qu’il faudra sûrement ranger dans le placard des utopies.

Le soir venant…

Si il était encore vivant, ils n’oseraient pas le regarder dans les yeux, tellement ils se sentent coupables. Mais aujourd’hui, maintenant, Jésus est mort. Demain c’est la fête, demain c’est la Pâque. Si « on » ne fait rien, il va y pourrir sur sa croix celui en qui ils avaient cru. Une longue journée comme un cauchemar, mais maintenant il faut se réveiller car le soir vient.

Jean 19:38-42

38 Après ces événements, Joseph, de la ville d’Arimathée, alla demander à Pilate la permission d’enlever le corps de Jésus. Il était aussi disciple du Seigneur, mais il s’en cachait par peur des Juifs. Pilate y consentit. Joseph alla donc prendre le corps de Jésus. 39 Nicodème vint également. C’était lui qui, auparavant, était allé trouver Jésus de nuit. Il apporta environ trente kilogrammes d’un mélange de myrrhe et d’aloès[i]. 40 Tous deux prirent donc le corps de Jésus et l’enveloppèrent de linges funéraires en y mettant des aromates, selon les usages funéraires des Juifs. 41 Non loin de l’endroit où Jésus avait été crucifié, il y avait un jardin dans lequel se trouvait un tombeau neuf où personne n’avait encore été enseveli.42 Comme c’était, pour les Juifs, le soir de la préparation du sabbat, ils déposèrent Jésus dans cette tombe parce qu’elle était toute proche.

Au moment de continuer et pour vous conforter dans l’idée que je manque de modestie, je voudrais vous raconter une anecdote me concernant. Il y a une petite quarantaine d’années, moi aussi j’étais chef, un petit chef, mais un chef quand même. Un chef d’atelier pour être précis. C’était au temps ou je m’occupais de l’entretien de l’Usine des tubes de Bessèges.

Je ne sais par quel aléa de l’histoire industrielle elle se trouvait là, à trois mètres sous le sol, mais une énorme vanne vint à casser au beau milieu de la rue principale de la ville. Il fallut faire une tranchée et mon équipe s’occupa de remplacer cette pièce de plus de 100 kilos. Dans ces circonstances, les horaires ne comptent plus et au bout d’un temps très long et de beaucoup d’efforts, la vanne neuve est enfin montée. Une heure est encore nécessaire pour que la conduite soit sous pression. Et la, patatras… de l’eau, de l’eau qui gicle de partout. Il faut recommencer.

Jusque là, mon rôle de chef consistait du bord de la tranchée à observer les autres travailler et à donner des ordres.

– Untel ! Va chercher la clé de 42

– Untel ! Va chercher des boulons au magasin

– Machin essaie d’aligner la vanne avec une broche pour qu’il puisse passer la vis…

Devant la catastrophe, je descendis dans la tranchée, saisit la clé de 42 et le grattoir et me mis en devoir de remplacer le joint défaillant.

Je faisais maintenant partie de l’équipe, je me fatiguais, je me salissais, je réparais. Je n’avais pas réfléchi, je m’étais jeté dans le boulot.

Mais… Tout d’un coup, un ordre. Un ordre entendu, répété. Un ordre ferme : 

« Laissez, ce n’est pas à vous de faire ça ! »

Un ouvrier avait donné un ordre à son chef et le chef a obéi.

Il y a ceux dont c’est le travail officiel : les serviteurs, les serviteurs de Joseph et de Nicodème, Il y a encore Pierre Jacques et Jean, tous les douze,  il y a les frères du Seigneur, sa famille. Ils sont très nombreux ceux qui auraient pu dire à Nicodème et Joseph d’Arimathée :

« Laissez, ce n’est pas à vous de faire ça ! »

Qui a descendu de leur croix les deux brigands morts eux aussi puisque on leur a cassé les jambes ? Je ne sais pas.

Joseph et Nicodème avaient des serviteurs, il leur suffisait d’un mot, d’un geste pour que le sale boulot soit fait.

Les disciples étaient douze ce n’aurait pas été un travail énorme de descendre Jésus de sa croix. Ça aurait sûrement été un tableau touchant, plein d’amour et de désespoir…

Quoi de plus naturel que des frères (ils sont au moins quatre) s’occupent des derniers soins en faveur de leur parent ?…

Ce sera Joseph et Nicodème et personne pour dire : « Laissez, ce n’est pas à vous de faire ça ! »

Et pourtant, il est bien évident que ce n’était pas à eux de faire ça. Malgré le sentiment de culpabilité qui devait être le leur, ils ne pouvaient rien expier en « décrochant » Jésus.

Il y a bien une part du travail qui leur revient de droit parce que personne d’autre ne peut la faire. Cette part c’est d’aller demander l’autorisation à Pilate. Eux seuls peuvent le rencontrer, eux seuls sauront lui parler.

Ils y vont donc. En faisant cela ils se dévoilent, ils détruisent leur réputation, ils se coupent de leurs semblables. C’est trop tard, mais là et finalement ils affichent le parti qu’ils ont pris.

Tout d’un coup ils réalisent que tout cela n’a pas vraiment d’importance.

A quoi peut bien servir le respect des autres si on se méprise soi-même ?

Ils franchissent la ligne rouge. Ils se déclarent disciple de Jésus au moment le plus défavorable. Il est à cette heure toujours très dangereux d’être son disciple et cet engagement paraît d’autant plus bête que Jésus tout à fait mort ne semble plus avoir besoin de disciples.

Après ?

Après, c’est le sale boulot, celui qu’ils n’auraient jamais du faire. Je n’ai jamais vu quelqu’un crucifié mais je suppose que ce n’est pas très ragoutant. La mort n’est jamais agréable, mais en plus dans ces conditions ! Le sang, le corps abîmé, déchiré, broyé. Comment à deux coucher la croix ? Avec quels outils, sans démolir encore plus cet homme qui n’est déjà presque plus rien ?

Laver, mettre les « produits », bander, transporter le corps, le poser dans le tombeau, rouler l’énorme pierre. A deux…

Deux dont ce n’est pas le travail, pas le rôle.

La légende a fait de Joseph d’Arimathée celui qui aurait recueilli le sang de Jésus dans un vase en or… Personnellement, je pense surtout à l’état de ces deux hommes d’importance quand ils sont rentrés le soir chez eux.

Leurs beaux habits de chef sont souillés, salis, le sang qui les a tâché n’est pas glorieux. Pas encore glorieux, il n’est que saleté.

Ils sont sales, tristes, fatigués, désespérés, honteux, Joseph et Nicodème à qui personne n’a dit :

« Laissez, ce n’est pas à vous de faire ça ! »

Reste une question difficile.

A quoi nous sert cet exemple ?

Exemplaires Joseph et Nicodème ? Oui, mais comment puis-je m’engager sur la même voie ?

Personne n’aura plus jamais à « décrocher » Jésus-Christ, leur œuvre était unique.

Il me faut maintenant vous parler de vous,de votre petite personne. Il y a peu de chefs, il y a peu de personnes vivant des situations comme celle de ce terrible jour de Pâques. Mais je sais que tous, tous sans exception vous vous êtes dits, vous vous dites ou vous vous direz, face à un travail, une œuvre, ou une difficulté :

« Ce n’est pas à moi de faire ça… »

Ce n’est pas à moi de faire ça parce que je n’en suis pas capable…

Ce n’est pas à moi de faire ça parce que c’est indigne de moi, de mon niveau, de ma situation…

Ce n’est pas à moi de faire ça parce que je n’en ai pas la force, pas l’intelligence, pas le don…

Ce n’est pas à moi de faire ça parce que d’autres le font mieux que moi…

Ce n’est pas à moi de faire ça parce que ce sont toujours les mêmes qui font tout et j’en ai fait déjà assez et plus qu’assez…

Ce n’est pas à moi de faire ça.

Joseph d’Arimathée et Nicodème vous répètent avec insistance et solennité que : « C’est à vous de faire ça. »

Personne d’autre ne le fera, c’est donc à vous de le faire.

L’Évangile doit être annoncé ? C’est à vous, à vous personnellement d’annoncer le salut en Jésus-Christ.

La Parole doit être prêchée ? Vous bégayez, vous ne savez pas faire une phrase sans faire trois fautes de français, c’est à vous de prêcher.

Le loyer de la salle doit être payé ? Qui le fera si vous ne le faites pas ?

Les malades doivent être visités ? Les portes doivent être changées ? Les enfants doivent être enseignés ?

Allez-y !

Pour arriver à se lancer, pour décider vite et bien de s’engager, il faut un certain nombre de qualités, il faut ce que l’on appelle un esprit de décision, l’avez-vous ?

J’ai toujours admiré une de mes anciennes paroissienne de Valleraugue. Je vous ai souvent parlé d’elle. Un jour ce devait être en 1942, elle avait donc 23 ans et déjà deux enfants, elle se trouvait sur le quai de la gare à Montpellier, elle attendait le train pour rentrer chez elle.

Jour de rafle, jour de rafle des juifs. Maguy rentre chez elle avec trois enfants juifs qu’elle a gardé et ainsi sûrement sauvés.

Je sais, je sais avec une absolue certitude, que si j’avais été sur le quai ce jour là, je n’aurais rien fait. J’ai honte, mais je suis ainsi fait qu’il me faut du temps pour me lancer. J’ai honte… Le même sentiment que devaient ressentir Joseph et Nicodème.

A moi comme à vous, il ne reste plus à cette heure que la certitude qu’il nous faut aussi faire ce qu’il ne nous revient pas naturellement de faire.

Comment y arriver ? Comment faire quand la tâche qui est devant nous nous laisse perplexe ? Comment faire quand nous sommes comme une poule qui a trouvé un couteau ?

Un ordre.

Un dernier ordre que devons recevoir et auquel nous devons obéir.

Un ordre suggéré par la par la Parole de Dieu (Ecclésiaste 9:10)

« Tout ce que ta main trouve à faire

avec cette force que tu as,

fais-le ! »

Amen.

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